L’histoire extraordinaire de la pêche aux leurres – Chapitre 2

Chapitre 2

Lorsqu’il eut terminé le premier chapitre l’après-midi était déjà bien entamée, le garçon marqua une pause et se leva pour se dégourdir les jambes. Puis il se dirigea vers la cuisine, ouvrit le réfrigérateur et se servit un verre de limonade. Il aurait préféré un coca-cola comme sur l’affiche qu’il avait accrochée dans sa chambre où l’on voyait la voluptueuse miss America vanter les mérites de la firme d’Atlanta. Mais sa mère se méfiait de cette boisson « énergisante » qui provoquait des insomnies, cariait les dents, et enrichissait honteusement le père noël. Le garçon remonta dans sa chambre le verre à la main en quette d’inspiration. Machinalement en rentrant dans sa chambre ses yeux croisèrent le poster des comics de Marvel qu’il avait accroché la semaine précédente. Sur celui-ci on voyait : Miss América abandonnée sur un petit bateau de pêche en train de couler dans le port de San Francisco et Spider man qui tentait de repousser l’attaque d’un calamar géant responsable du naufrage ; alors que les chevilles du pauvre Peter Parker étaient déjà agrippées par la chevelure de Médusa qui bondissait du quai et dont le regard de furie présageait une relation tumultueuse. Le garçon adorait les comics de Marvel qui inspiraient son désir d’action, d’aventure et l’esprit de liberté qu’il sentait souvent monter en lui. Il avait tapissé sa chambre de multiples photos. Des paysages de rivières, des grands espaces, des bateaux, des scènes de pêche qu’il savourait et même une photo noir et blanc de sa première grosse prise : lorsqu’il avait attrapé un goujon de quinze centimètres. Il affectionnait aussi les westerns ainsi que la musique country comme l’indiquait la photo dédicacée de la jolie Dolly Parton qui dominait son lit (et sûrement les rêves inavouables qu’elles inspiraient parfois). Mais l’attirance s’arrêtait là et le rêve américain s’était stoppé avec le général Custer à la frontière qui séparait l’espace d’une nature sauvage et intacte d’une société qui s’était bâtie sur la dégradation des coutumes indiennes. Et finalement sur l’extermination des peuples natifs indiens précédait de peu celle de l’environnement par Monsanto. Pourtant ce grand pays, ce géant de l’évolution toujours en avance sur son temps le fascinait. De son passé relativement récent, il était sorti de grandes inventions. Et si le garçon rêvait toujours à l’ouest américain comme d’une grande aventure, lorsqu’il voyait un western où le grand Clint Eastwood rétablissait l’ordre des choses à la force de son caractère (aussi ferme que son poignet, mais moins bien huilé que son pistolet). Il s’était rendu à l’évidence et avait temporisé ses attirances pour les immenses rivières allant du Missouri au Mississippi, qui comme partout subissait la pollution d’une industrie galopante et sauvage. Même s’il restait au Montana ou dans l’Alaska quelques eaux pures, l’Amérique tirait sa subsistance et charriait son idéal de vie du plus gros fleuve que l’on puisse trouver : le Dollar !!!

Le garçon reprit sa chaise, dégaina son stylo Parker et écrivit la suite… Qu’aurait fait Clint à la place de Peter ?

BD sur l'histoire de la pêche aux leurres

Le Permien ou l’art de la pêche au lancer

Quand l’édifice de nos convictions s ‘écroule à force de lézardes, il ne reste de nos croyances vacillantes et de nos illusions que les deux et quatre temps du lancer

 

 

Malgré l’importance fondamentale de la découverte la pêche tombe rapidement en désuétude. Les habitants de la jeune biosphère en pleine effervescence ont décidé de conquérir le monde, privilégiant la chasse, le « fast food » et le dicton « time is money ». Il s’ensuivra une très longue période d’accalmie pour la pêche ou paradoxalement la vie animale et végétale explose avec une boulimie de consommation. Dans l’eau après de gigantesques mouvements des plaques tectoniques et un peu partout sur le nouveau continent qui vient de se reconstituer que l’on nomme la Pangée la vie se multiplie de façon exponentielle, c’est l’époque du permien.

La conquête de l’ouest ou ….tous les rêves étaient possibles.

Au permien tout est permis et ce n’est pas rien de le dire. La flore et la faune prennent les formes les plus diverses et variées. Pour les formes de vie dominantes les premiers amphibiens terrestres des Synapsides, seul comptent la colonisation et l’enrichissement. Au diable la légitimité de l’administration, tout est licite. Le Permien voit apparaître les premières formes de bipédie chez certains amphibiens, les premiers vertébrés volants à vol planant mais non battu (qui décollent sans autorisation, sans l’accord du psychiatre, mais atterrissement sans casse et surtout sans tuer personne). Ainsi vers la fin du permien les conditions sèches ont favorisé les plantes à graines (Gymnospermes). Et sûrement une prise de conscience, une envie de profiter un peu plus de la vie et des moments de détentes. Juste avant l’extinction massive du Permien. On doit au Permien, la redécouverte de la pêche le développement du sport loisir et de la pêche au lancer.

Et puisque les habitants de la terre se sont lancés dans une course effrénée à la consommation, il n’y a pas de meilleur endroit sur la Pangée que la façade ouest pour explorer ce nouveau monde.

 

Un petit matin du premier mai deux cent cinquante-trois millions trois années avant JC sur la Pangée dans ce qui deviendra un jour les états unis d’Amérique, jouxtant un immense plateau aride, une forêt primaire s’étend sur ces contreforts qui font face à l’océan Panthalassa. Cette forêt de fougères et autres lycopodes géants voit apparaître et les premiers arbres modernes dont les conifères. Sa situation sur la Pangée lui permet de recevoir fréquemment les pluies apportées par l’air marin. Aussi les formes de vie y sont diverses et nombreuses. Le long de ce littoral, s’écoule paresseusement un fleuve aux eaux noires aussi large qu’un estuaire. Après avoir longé pendant cent kilomètres la rive, le fleuve s’élargit et ouvre sur l’océan une baie aux allures de mangroves primitive que parsèment de petites criques retirées, où s’ébrouent quelques créatures amphibies, les premiers reptiles à l’allure de tritons et de salamandres géantes. Ce sont les descendants ichtyologistes (le premier amphibien sorti de l’eau au Dévonien suite à l’altercation du chapitre 1). Ils sont les derniers représentant des synapsides à coloniser l’espace terrestre. Ils se nomment les pélycasosaures, ils ressemblent plutôt à de grands lézards. Plus évolués que leurs prédécesseurs et distincts des sauropodes (qui donneront les grands dinosaures) ils évoluent en groupes soudés et s’éloignent relativement peu de l’eau sauf parfois pour chercher un peu plus de nourriture ou conquérir un nouvel espace. Dans une de ces petites criques bordées de végétation voilà qu’apparaît Mégane ou plutôt sa descendance. Le règne des insectes dont les représentants sont gigantesques s’est installé et développé. Mégane n’est plus la seule à dominer l’espace aérien ; autour d’elle se retrouvent de nouvelles familles de mouches (diptères) et abeilles, guêpes…(hyménoptères). Celles-ci colonisent et assourdissent le ciel de leur vrombissement. Mégane s’est acclimatée aux nouveaux venus, elle entretient même un certain lien social avec les abeilles qu’elle considère avec condescendance comme des demoiselles en plus naïves.

Combien de fois leur a-t-elle fait croire qu’elle était un faux bourdon esseulé, butineur d’amour en quête de sa reine à qui elle porte une galette de miel et un petit pot de cire fraîche avant … de les dévorer !!! Avec les diptères c’est différent, Mégane a beau être le plus redoutable prédateur aérien de son temps, elle évite de les fréquenter c’est une famille envahissante, opportuniste et friande d’odeurs nauséabondes. Certains de ses membres, les taons sont des violents, mal embouchés, bruyant avec de gros yeux composés au regard intense et mystérieux. Trapu et volant comme un hélicoptère « super frelon » les taons abusent souvent de ce look de « bad boy » pour stresser leurs victimes et les mordre transmettant ainsi les pathologies virales et bactériennes (qui ne savent pas encore qu’elles feront un jour la fortune des mutuelles et de l’industrie pharmaceutique). Les femelles des taons adorent fréquenter les grands lézards qu’elles harcèlent du matin au soir en piquant dessus tel des stukas sur la plage de Dunkerque en juin 1940. Ce matin du premier mai deux de ces lézards se sont réveillés de bonnes heures. Il fait déjà très chaud mais l’atmosphère humide du matin est clémente. D’habitude les grands lézards se cantonnent jusqu’à la mi-journée à l’ombre des grottes de pierres blanches situées près du rivage de l’océan. Ils ne quittent leur « maison blanche » qu’en fin de journée lorsque la fraîcheur de l’océan forme au contact du continent un doux brouillard dont l’humidité rafraîchissant perturbe les attaques en piquées des taons, améliore la voix, la couleur de leurs écailles et favorise les échanges entre partenaires.

Quand Mégane rencontre Buffalo bill et sa squaw…

Ils se déplacent souvent en groupe, mais, pour le premier mai justement, nos deux reptiles que l’on nommera Bill pour le mâle et Hillary pour la femelle, convaincu que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ont décidé de prendre les devants. Aussi avant de dérégler le secteur des communications et de réformer l’humidité du matin ils effectuent un test grandeur nature. En effet, la veille Bill et Hillary en voulant convaincre la horde de leurs idées progressistes se sont accrochés avec le vieux Pélycasosaure Georges qui bien que soutenus par la majorité des lézards conservateurs ne bénéficie pas du soutien des dominants du groupe. Le couple a donc décidé de prendre un peu de recul en ce premier mai. Ils se sont approché de la plage et se prélassent dans la boue de la mangrove primaire tout en envisageant leur avenir. Bill est confiant il sait tirer les leçons de ses échecs et de ses faiblesses, Hillary le soutien. Et quel soutien, Hillary est intelligente très brillante et bénéficie d’une grande écoute dans la horde, c’est une oratrice exceptionnelle capable d’émettre des sons rauques venus du fond des âges (précambrien) qui font rougir les mâles, vibrer les femelles et brisent les rêves de l’innocence des jeunes récalcitrants.

Avec l’aube naissante les cris et chants des autres animaux s’amplifient et bientôt l’air résonne d’une multitude de sons divers. Hillary curieuse observe le vol des insectes dont en particulier, Mégane qui se dirige vers la plage précédant un essaim d’abeilles primitives. Cette atmosphère vivante incite Bill à virevolter et à la suivre, il sent monter en lui des envies d’amour de vacance (qu’il n’a encore jamais eu). Et puisque les congés n’existent pas il entreprend de séduire Hillary, mais celle-ci le repousse froidement. Bill tente alors de l’amuser et se met à caracoler sur la plage, feintant une charge tel un buffle il frôle l’inaccessible Hillary, toujours les yeux fixés sur les abeilles vrombissantes. Déçu de l’échec de son Buffalo-bill entre autres, celui-ci décide de se baigner dans les eaux froides et sombres de l’estuaire, espérant se calmer. Hillary baisse enfin les yeux et rappelle Bill d’un cri d’alarme suraigu, ces eaux sombres ne lui inspirent pas confiance. Normalement la horde se baigne dans les criques dîtes de « whitewater » où l’eau est plus claire et sans danger. Bill dépité renonce à la baignade, il aurait aimé se tremper (au moins la queue encore pleine de boue). Mais Hillary lui rappelle que cette boue les protégera pendant la journée des taons. A peine a-t-elle argumenté que plusieurs taons avec d’immenses yeux verts (de vipère) surgissent de la forêt. Ceux-ci envahissent l’espace, bousculent Mégane entreprenant une abeille (avec l’histoire du petit chaperon rouge) et commencent leurs rondes infernales. Normalement Bill reste stoïque et laisse la vague d’assaut rouler. Mais ce matin il a la « rock and roll attitude », les taons sont la goutte d’eau de trop. Il se met à faire des ruades et lui végétarien a soudain des envies de « thon rouge ». Il tente de se dresser sur ses pattes postérieures mais l’appui de sa queue le gène. Soudain il inverse sa position et saute en épaulement sur ses pattes avant, frappant l’air de sa queue. Il fracasse un gros taon qui s’écrase mollement sur l’eau, à plusieurs mètres du rivage. Bill vient d’inventer la bipédie. Encore inconscient de l’avancée technologique qu’il vient de faire il déclare en trois grognements à Hillary « c’est un petit saut pour moi, mais un grand bond pour le taon ».

BD sur l'histoire de la pêche aux leurres

Le petit chaperon rouge et …les bad boys

Hillary est hilare, elle voudrait bien goûter un taon, et l’encourage à remettre les couverts. Bill fouette l’air de sa queue profitant des conseils de sa lézarde de femme pour affiner la précision. Elle persuade Bill de limiter ses grands coups de queue dans le vide et de les remplacer par une frappe d’avant en arrière en deux temps pour les taons voltigeant bas, quatre temps pour les thons hauts (et illimité si le thon porte des talons hauts). Hillary se fait l’avocate du diable et propose à Bill de restreindre la procédure de destruction aux taons les plus volumineux. Mais pour une lézarde de la trempe d’Hillary l’appât du gain prend le dessus sur ses convictions et bientôt, le nombre d’assaillants ayant diminué, les deux lézards, sur une idée d’Hillary inventent le premier challenge amical où la qualité des coups prévaut sur le nombre de touches. Le jeu est déjà bien avancé, les deux adversaires sont à égalité, lorsque Bill tente une manœuvre audacieuse. Un gros taon pensant tenter une attaque de type furtif sur Hillary rase Mégane (pour brouiller la visée du lézard), et effectue un virage serré au-dessus de l’eau, hors de portée. Bill se renverse d’un bond sur sa patte avant droite et avec une précision chirurgicale l’intercepte, le pulvérise et l’expédie en miettes dans l’eau (pour quelqu’un qui n’a jamais fait son service militaire cela frôle l’exploit).

Lorsque soudain, jaillissant des eaux sombres de l’estuaire, deux requins primitifs ancêtre de Carcharodon mégalodon qui guettaient patiemment depuis l’aube que Bill se jette à l’eau, las d’attendre et de voir défiler des taons, avalent le taon émietté. « Faute de grives ont se contente de merles » auraient-ils pu penser !!! la mer se met à bouillonner d’autres requins se joignent à la curée sur les carcasses de taons. La scène n’a pas duré plus d’une minute mais Bill et Hillary sont pétrifiés de stupeur. Ils n’avaient encore jamais vu de mégalodons lorsqu’ils venaient le soir, et en un instant toute leur stratégie s’est écroulée. : les requins se lèvent tôt et tiennent leur congrès chaque matin sur la plage. Que ce serait-il passé si Bill avait juste trempé sa queue, quelle intuition, quel intérêt à fait baisser les yeux d’Hillary ???

La mort à laquelle on vient d’échapper ne sera jamais aussi belle que la vie à venir, dans l’immédiat notre histoire continue. Bill le Pélycasosaure a failli ne jamais revoir la maison blanche, Hillary la lézarde calculatrice a risqué de perdre Bill, Mégane en évitant de « se prendre » la queue de Bill a perdu la chute de son histoire : « tire sur la chevillette et la bobinette cherrera ». Les requins occupent le terrain et enfin les taons éternels bad boy de la pêche sont toujours bruyants et énervants, mais heureusement facile à pulvériser !!!

En ce petit matin du premier mai deux cent cinquante-trois millions trois années avant JC, sur la Pangée, le soleil se lève sur le rodéo de Bill qui aura permis involontairement de ressusciter la pêche, de découvrir la pêche au lancer, la pêche en surf-casting, de fixer les bases du « shoot », les temps d’armement du lancer et d’adapter le leurre à la puissance de la canne. Hillary aura inventé la pêche loisir, les jeux aquatiques, la détente à la plage et pour finir l’entomologie et l’observation des insectes.

Ainsi, nos deux Pélycasosaures viennent de mettre en place la bipédie qui en quelques centaines d’années va s’affiner et devenir un nouveau moyen de locomotion. Par contre, Il faudra attendre jusqu’en mai 1997, soit deux cent cinquante-trois millions et deux mille années pour que Bill prenne à nouveau le risque de perdre la maison blanche en jouant avec sa queue. Quant à Hillary, ses qualités, son esprit créatif, ses froides convictions et son intuition vont perdurer et lui permettront quelques centaines de millions d’années plus tard d’inventer en 2003 après JC « un stock d’armes de destruction massive en Irak ». Au permien tout est permis !!!

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