L’histoire extraordinaire de la pêche aux leurres – Chapitre 1

Chapitre 1

C’était par un après-midi de Novembre, il faisait froid et depuis l’aurore la pluie battait les vitres de la chambre, le vent avait soufflé toute la nuit et la faible lumière du jour parvenait à peine à pénétrer à travers les nuages gris qui défilaient depuis dix jours sur la région. Bien que l’après-midi soit à peine commencée, la chambre était déjà assombrie et seule la lueur d’une chandelle électrique parvenait à éclairer la petite table de travail où s’étalaient son cahier, ses crayons, sa règle et son livre d’histoire. Le garçon les coudes posés sur la table semblait réfléchir. Le professeur d’histoire, ce sadique, avait posé pour les vacances de la Toussaint un devoir maison sur: les lieux et modes de vie de la préhistoire. Sachant que lui- même irait passer Halloween aux Seychelles pour soit-disant y étudier l’érosion des affleurements granitiques. Mais plus sûrement pour y tester son matériel de pêche à la mouche en mer. Or dans l’immédiat ce sujet inspirait autant le garçon que l’augmentation post-ménopause du taux de calvitie dans un couvent d’ursuline. Et comme l’internet ainsi que wikipédia n’étaient pas encore inventés, rien sur la première page vierge de son cahier ne semblait amorcer un début d’écriture.  Rêveur, le garçon se mit à regarder la pluie qui tombait en rafales soutenues. Il se leva et machinalement s’approcha de la fenêtre, le simple vitrage laissait passer le froid et il ressentait l’humidité à mesure que son menton approchait de la vitre. Mais ceci ne le gêna pas car il aimait l’eau , son odeur variable, son toucher douceâtre, ses vibrations, ses crépitements sur le sol, le bruit qu’elle faisait en éclatant sur les feuilles mortes qui passaient devant sa fenêtre. Pour lui l’eau était à la fois un mystère mais également une grande source de connaissances et d’intérêt. Cette pluie lui plaisait, où allait-elle? qu’allait-elle devenir? depuis quand était-elle sur terre?  Était-ce la même eau depuis la nuit des temps? Bien que l’origine de la vie sur terre soit encore un mystère, il avait toujours entendu dire qu’elle était liée à l’eau. En s’approchant contre la vitre pour voir perler les gouttes le long de la pente de la fenêtre, sa chaude respiration fit naître sur la surface vitrée de la buée. Mais il eut un bref mouvement de recul et un frisson le parcouru. Au dehors à quelques centimètres de son visage à ras de la vitre il vit une tégénaire domestique, l’araignée noire  de nos maisons. Légèrement arachnophobe, le garçon prit sur lui et s’immobilisa. Après tout l’araignée était de l’autre côté de la vitre et ne le voyait pas. Il prit le temps de l’observer, elle s’approcha d’une petite flaque d’eau et aspira délicatement et plusieurs fois le liquide, puis elle se mit à frotter consciencieusement ses pattes. Elle fit sa toilette avant de se retirer tranquillement vers le recoin de la fenêtre où elle allait séjourner en hibernation. Progressivement le garçon sentit naître en lui une révélation. Cette araignée qu’il avait toujours chassé à coup de balai ou qu’il brutalisait en détruisant les toiles vivait ici depuis la fin de l’été. Et cette horrible et perfide arthropode noir qui filait silencieusement derrière les armoires pour mieux l’effrayer venait de se transformer en un être propre, placide et familier qui prenait le temps de se désaltérer dans une eau pure. Finalement il partageait avec cette tégénaire beaucoup plus de choses qu’il n’en partageait avec l’historien, qui depuis l’océan indien l’avait cloué sur un lugubre devoir maison. Pendant que celui-ci passait ses journées à pêcher les carangues, les barracudas… Puis ses soirées à  « pêcho les créolas-Señoritas »  accompagné d’un mojito-bakka , car il consommait toujours « local ».

En un éclair le garçon venait de trouver l’inspiration, il se dirigea vers la bibliothèque pris un dictionnaire, un livre de biologie et comme il aimait la pêche encore plus que son sadico-histographe de  prof, il se mit à écrire.

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Au Palèozoïque  il est temps d’apprendre à pêcher

 

« Si la vie comme l’araignée ne tient parfois qu’a un fil La pêche est un fil de soie fragile entre l’eau et le destin du pêcheur ».

La ligne est vivante, elle transmet les vibrations du poisson. Que vaut une excellente ligne au fluoro-carbonifère ? Quelle est la résistance à la casse d’une bonne soie au fil du temps géologique? Que de questions auxquelles je vais devoir répondre en ce premier mai trois cent quarante deux millions une année avant JC.

Longtemps appelé l’ère primaire et considéré comme l’époque des poissons le paléozoïque et en particulier sa seconde moitié le Dévonien puis le Carbonifère correspondent à une explosion de vie sous-marine et terrestre. Sur le supercontinent de l’époque Rodinia, on  trouve en particulier les premiers arthropodes dont l’araignée Megarachnne, des insectes géants comme la libellule Méganeura monyi, des mollusques et invertébrés nouvellement sortis des eaux (qui doivent bien partager quelques chromosomes avec nos femmes et hommes Mégapolitiques) et nombre de poissons dont la forme, la taille, l’agressivité et l’appétit nous renseignent sur leur ignorance du No-Kill  moderne et du régime weight wetcher !!!

Ajoutons à cela le célèbre proverbe : araignée du matin chagrin, araignée du soir espoir et notre histoire peut commencer

Au début il n’y avait rien…ou pas grand chose

En ce petit matin du premier mai  sur Rodinia la terre tremble, d’ immenses volcans plus hauts que l’Everest et aussi grands que le Montana sont en éruption depuis plusieurs dizaines d’années. Les jaillissement de laves en fusion éclairent le ciel que les nuages de fumées noires assombrissent. Dans cette ambiance digne d’un night-club un soir de nouvel an, la terre minérale laisse apparaître les premières traces de végétation terrestre primitive. Sur cet immense continent les premiers habitants qui engendreront les lignées d’insectes, d’arthropodes, de reptiles…sans doute conscients que l’accession à la propriété leur vaudra un jour de se faire taxer ne se bousculent pas pour occuper et aménager la base des volcans. Aussi Ariane une araignée de la taille d’un bon nourrisson ( cinquante cinq centimètres, quatre kilos) a préféré s’installer dans la pénombre à l’entrée d’une caverne qui surplombe un  lac en formation. C’est un endroit froid, sombre, humide et difficile d’accès mais plutôt tranquille avec une superbe vue sur le lac (quand le soleil et les éruptions s’associent avec le vent pour chasser la fumée à l’odeur d’hydrogène sulfuré). Ariane est une araignée au tempérament sulfureux et sur sa toile bien tendue, il traîne les restes de son dernier repas qui  fût d’ailleurs son dernier amant !!! En cette période de fracas parfois, le grondement de l’orage domine le craquement de la terre et libère des tonnes d’eau qui ravinent les pentes charriant les laves vitrifiées vers le lac. Parmi ce brouhaha permanent Ariane détecte une vibration sourde, ses sens sur-aiguisés sont une des meilleurs armes que la nature lui a légué pour survivre dans ce monde sauvage. Ce bruit Ariane tente de l’identifier  dans un mélange de basses fréquences qui font vibrer l’air. En se concentrant, elle parvient à séparer les sons. En un instant elle identifie le battement rapide des ailes de Megane la libellule géante (Méganeura) ainsi que le vrombissement rythmé d’angoisse d’un moucheron de cinq cents grammes, qui file au ras de l’eau tel un spitfire en pleine chasse aérienne. Méganeura poursuit le moucheron qui effectue vrilles, crochets et frôle de ses ailes l’eau du lac provoquant au passage quelques vaguelettes. Cette danse effrénée couplée à la fréquence du vrombissement transmet dans l’eau une onde sonore « rameutant » les habitants du lac et met en alerte les poissons prédateurs géants dont un dunkléostéus de bonne taille (redoutable poisson cuirassé au sommet de la chaîne alimentaire).  Paniqué et épuisé le moucheron tente le tout pour le tout et dans une dernière manœuvre il vire vers la pénombre de la grotte  où espère t-il Mégane  le perdra de vue. En passant sous la toile d’Ariane il  heurte la paroi de la grotte et tombe dans l’eau.  Ariane attendait ce moment et se se prépare à bondir sur le malheureux . Mais le terrible Dunkléostéus est déjà sur place or pour le super prédateur affamé sans cœur les « restos du cœur » ne sont pas encore inventés et ce petit encart serait le bienvenu. En un instant il ouvre sa mâchoire, et aspire sa petite victime. Ariane se laisse choir à la vitesse d’un éclair de feux sur le moucheron (aussi convoité qu’une place de parking en centre ville). Accrochée en rappel à sa soie, elle frôle Mégane ahurie et arrache le hors-d’œuvre à la bouche du Dunkléostéus déjà attablé. Mal lui en prend car juste avant de toucher l’eau en passant devant Mégane, son fil (alourdi par les restes du repas de la veille) vient de craquer. Et Ariane abasourdie se retrouve le bec dans l’eau, le moucheron dans les pattes, devant la mâchoire d’un Dunkléostéus de huit mètres, six tonnes mais sans un gramme d’humour. Ariane n’est pas du genre à se laisser impressionner et déploie ses arguments avec véhémence mais le Dunkléostéus (qui serait l’ancêtre du trésor publique) réclame son dû avec dix pour cent d’amende pour retard.

S’en suit une explication plutôt brève ponctuée d’un énorme remous qui attire un couple d’Anamalocaris ( arthropodes aquatiques) curieux et opportunistes. L’altercation s’est terminée, le Dunkléostéus s’éloigne lentement laissant sur place aux deux derniers arrivants quelques restes de soie d’Ariane et deux ailes de moucherons. Resté seul sur les lieux, le couple d’ anamalocaris contemple la soie effilochée, brisée et commence à grignoter les restes du moucheron. Il n’y a pas de quoi en faire un plat pensent les opportuns en digérant les deux ailes !!! Tandis que Méganeura dépitée tournoie et rase le lieu du drame, les anamalocaris « festoient » tristement les miettes que leur a laissé le « percepteur ».

Ainsi va le mouvement de la vie. En ce petit matin du premier Mai sur Rodinia, Meganeura s’éloigne désappointée, le ventre vide, Ariane n’aura plus jamais de matin chagrin, Dunkléostéus (le trésor publique) ne sera jamais rassasié et l’anamalocaris a du chagrin sans raison particulière.

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La pêche est née dans un système parasympathique…ce qui est charmant et sympa

On sait maintenant que les anamalocaris sont les premiers invertébrés possédant des yeux composés, comme tous les invertébrés ils possèdent un système nerveux rudimentaire mais ces ébauches de ce qui deviendra chez leur descendant un cerveau disposent déjà d’une mémoire.  Ils ont intégré dans ce système parasympathique les différentes phases de l’altercation, déduisant ainsi la fameuse citation « bien mal acquis ne profite qu’après », avant de développer la première théorie sur la pêche en général et à la mouche en particulier. En effet l’anamalocaris qui jusque là se contentait d’attraper ses proies en les pourchassant sous l’eau (action de chasse) a pour la première fois avalé un met représentant une part de la richesse culinaire d’un monde différent et inconnu : l’univers terrestre et aérien. Cette attirance alimentaire pour les ailes de moucherons emmaillotées dans un pain de soie blanchâtre (qui bien que surprenante se retrouve régulièrement chez les amateurs de McDonald’s) l’aurait propulsé hors de l’eau et serait à l’origine de la lignée des vertébrés terrestres et des pécheurs !!!

Toutefois sur ce point si la scène s’était déroulée le trente avril dans la soirée, l’araignée n’aurait pas mangé son amant, la soie d’Ariane n’aurait pas eu à supporter l’excédent de charge et nous ne serions sûrement pas là pour en parler puisque l’anamalocaris n’aurait jamais exploré la terre. Mais, c’est une autre histoire que je raconterai plus tard et qui relate l’espoir de l’araignée du soir…

Dans l’immédiat la vie suit son chemin. Le pêcheur longe la rivière et le premier Mai trois cent quarante millions une année avant JC, L’anamalocaris en pensant profiter égoïstement d’ un met extra-aquatique issue d’ un milieu inexploré ( air/eau), a inventé globalement : la pêche à la ligne, les leurres.

Et pour les moucheurs en particulier : la soie, le montage moucheron qui sera le désespoir du pêcheur.

Et enfin un sauve bredouille: le montage araignée.

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