Brochets d’europe : apparition du brochet aquitain en France

On ne présente plus le brochet commun, Esox lucius (Actinopterygii, Esocidae). Espèce prédatrice emblématique de l’hémisphère Nord, plus grand carnassier autochtone des eaux douces françaises, le brochet commun présente une large répartition, dites « circumpolaire ». En effet, on le trouve de l’Amérique du Nord à l’Eurasie, en passant par l’Europe du Nord et les bassins de l’arctique (au Nord). Ça fait beaucoup de Nord, tout ça. Mais c’est peut-être bien pour cela qu’on l’appelle « northern pike » en anglais… Petit retour sur ce Genre* qui suscite les passions, ses populations européennes et les récentes découvertes à leur sujet.

Découvrez toutes les espèces du genre Esox à travers le monde, des Grands-Lacs du nord des Etats-Unis au bassin du Fleuve Amour en Asie.

https://youtu.be/FhwGxJreRZA

La pêche du brochet suscite donc énormément d’intérêt. Et parallèlement, les populations de brochets sont en régression dans plusieurs régions d’Europe, dont la France, au point d’être actuellement considérée comme « Vulnérable » sur la liste rouge UICN France1. Cette espèce fait donc, depuis longtemps, l’objet d’introductions hors de son aire de répartition, mais aussi de programmes de repeuplements, alevinages et rempoissonnements à la clé.

Au vu de l’intérêt qu’ils suscitent sur le plan économique et culturel, les brochets au sens large – comprendre le Genre Esox – ont également très vite fait l’objet de l’attention des scientifiques. Très tôt, dès la fin du XIXème siècle, toutes les espèces nord-américaines (E. maskinongy, E. niger, E. americanus et E. lucius) ainsi que deux espèces eurasiennes (E. reichertii et E. lucius) étaient reconnues et décrites.

Aussi, dès que l’accès aux données moléculaires – à savoir l’ADN – fut possible, le génome des différentes espèces du Genre Esox et notamment du brochet commun E. lucius, fit l’objet de travaux de recherches. Ces derniers mirent en évidence de faibles différences génétiques au sein des différentes – et même entre les – populations nord-américaines et européennes2. Cependant, un regard détaillé sur les brochets européens ne se fit qu’au cours des années 2000, avec trois études en particulier2,3,5. Ces études confirmèrent les faibles distances génétiques entre les populations de brochets communs, mais parvinrent tout de même à en distinguer plusieurs. Dans certaines localités européennes, il fut observé des poissons très proches sur le plan génétique d’autres populations, pourtant très éloignées géographiquement, des brochets d’origine « exotique », donc. Il commença alors à émerger des questions concernant l’impact des repeuplements en brochet commun sur la génétique des populations de cette espèce. Si vous êtes pêcheur de truites, ce genre de problématique vous évoquera sûrement quelque chose…

Brochet aquitain en France
arte de répartition mondiale du brochet commun Esox lucius. Des introductions ont eu lieu localement en Amérique du Nord, mais sont peu documentées dans la littérature.
Brochet aquitain en France
Carte des massifs montagneux d’Europe de l’Ouest On distingue nettement les deux régions isolées, où ont été identifiés E. cisalpinus et E. aquitanicus. Des introductions ont eu lieu localement en Amérique du Nord, mais sont peu documentées dans la littérature.

Un peu de vocabulaire

Et al. : désigne le reste de l’équipe scientifique, le nom du ou des auteurs principaux étant souvent les seuls figurant sur une publication scientifique.

Taxonomie : science dont l’objet est de délimiter des groupes au sein du vivant et de les classifier dans des unités appelés « taxons ». L’espèce est le plus petit taxon reconnu en ichtyologie. Vous pourrez trouver sur Nervurax Fishing une vidéo sur les bases de la taxonomie.

https://youtu.be/tsVfuF_W8nk

Genre : taxon de rang supérieur à l’espèce. C’est le premier mot du nom scientifique (ou « binomial »).

Biogéographie : science étudiant l’influence des changements géologiques sur la répartition des êtres vivants.

Endémisme : caractère d’un taxon dont l’aire de répartition se limite à une zone géographique restreinte.

La génétique en question

Mais au-delà de tout ça, ces études mirent en évidence deux populations qui se distinguent plus nettement des autres. Une dans le nord de l’Italie3, et une dans le Sud-Ouest de la France4. Ce qui n’est en définitive pas très surprenant, ces régions étant relativement isolées sur le plan biogéographique*, ce qui favorise l’endémisme* d’espèces vivant dans ces localités. D’autant plus que ces deux régions ont été épargnées par la dernière glaciation…

En 2006, une équipe vint confirmer l’identité génétique particulière des brochets nord-italiens5. Cette équipe continua donc à creuser cette piste fertile, comparant plusieurs marqueurs génétiques et les croisant avec des données morphologiques – à savoir les motifs de la livrée et le nombres d’écailles le long de la ligne latérale. L’équipe de Lucentini accumula suffisamment d’éléments pour conclure – et démontrer – que ces brochets formaient en fait une espèce distincte de Esox lucius, jusqu’ici considérée comme seule espèce présente en Europe.

Cependant, dans le même temps, une autre équipe – celle de Bianco et Delmastro – travaillait à une révision taxonomique* des espèces piscicoles italiennes, confortée par la situation biogéographique de l’Italie que nous avons évoquée plus tôt6. Ces travaux, réalisés à partir de données morphologiques, consistaient à reconsidérer « d’anciennes » espèces décrites comme endémiques d’Italie, qui avaient été rattachées au cours de l’histoire des sciences à d’autres espèces de répartition plus large. Mais concernant le brochet, aucune description passée ne considérait les populations italiennes comme une espèce à part entière : elles furent donc élevées à ce rang, description morphologique à l’appui, avec notamment un nombre inférieur d’écailles le long de la ligne latérale – 92-107 chez les brochets italiens, contre 105-148 chez E. lucius (voir figure 3) –, et surtout des motifs sur la livrée, assez différents de ceux que l’on observe chez E. lucius.

Brochet aquitain en France
Schématisation des corrélations entre les caractères morphologiques et génétiques, pour E. lucius et E. cisalpinus (adapté de Lucentini et al., 2011) A : corrélation entre l’identité génétique et le nombre d’écailles le long de la ligne latérale. B : corrélation entre l’identité génétique et le type de robe.

Un nouveau brochet

Le petit monde de l’ichtyologie s’est donc retrouvé en 2011 avec deux équipes qui, indépendamment, décrivirent une « nouvelle » espèce de brochet en Italie. Cependant, l’équipe de Bianco et Delmastro publia son article sur le sujet en juin6, alors que celui de Lucentini et ses collaborateurs ne parut qu’en décembre7. Puisqu’il s’agissait des mêmes populations, et donc vraisemblablement de la même espèce, il fallait donc lui attribuer un nom unique afin de balayer toute ambiguïté. C’est le nom choisi par l’équipe Bianco et Delmastro, Esox cisalpinus, qui fût conservé pour nommer cette nouvelle espèce de brochet italien, car l’usage est de retenir le premier nom publié. Le nom proposé ensuite par Lucentini et ses collaborateurs, Esox flaviae, est donc actuellement considéré comme un synonyme de E. cisalpinus. C’est la raison pour laquelle il est possible que vous trouviez ce nom dans la littérature pour le brochet italien.

Une révision similaire à celle de Bianco et Delmastro fut entreprise par les ichtyologues du Muséum National d’Histoire Naturelle, au début des années 20108. Les travaux de Launey et de ses collaborateurs4, qui avaient montré une nette distinction génétique chez des brochets venant du Sud-Ouest de la France (Dive du Nord, tête du bassin de la Loire, et Boutonne, bassin de la Charente), ont incité cette équipe à aller regarder de plus près ces populations. D’autant plus que ces populations n’avaient jamais fait l’objet de campagnes de rempoissonnement. Les analyses génétiques confirmèrent les précédents résultats : de nombreux brochets de cette zone se révélaient être très différents des autres, sur le plan moléculaire. Des observations sur le plan morphologique vinrent appuyer le bien-fondé d’une telle étude, comme le museau plus court et un nombre généralement inférieur d’écailles sur la ligne latérale (101-121, généralement inférieur à 110) que chez E. lucius (105-148), et une robe particulière (voir figures 4 et 5).

Brochet aquitain en France
Spécimen de brochet italien capturé par Daniele Tamborini (GUNKI team) : motif « barres horizontales ».
Brochet aquitain en France
Spécimen de brochet italien capturé par Matteo Temprendola (fishcubetv ; Insta : @matteo_temprendola) : motif « robe marbrée ».

Un autre brochet français

Tout était donc réuni pour la description d’une nouvelle espèce de brochet « bien d’chez nous ». L’année 2014 vit donc l’apparition du nom Esox aquitanicus, donné par Denys et ses collaborateurs, qui qualifiera désormais une espèce de brochet que l’on ne trouve que sur le bassin Adour/Garonne, communément appelé « brochet aquitain ». Notons tout de même que ce n’est pas la seule espèce de brochet présente sur le bassin. Cette région a fait l’objet de nombreux repeuplements en brochet commun (E. lucius), et des travaux récents montrent que ce dernier est abondamment présent dans la région. Il a par ailleurs été observé qu’il peut s’hybrider avec E. aquitanicus,et a été récemment classé vulnérable par l’UICN. Les fédérations sont cependant désormais informées de l’existence du brochet aquitain en tant qu’espèce à part entière, et sont en train de mettre en place des programmes de protection. La fédération de Gironde ou du Tarn par exemple, suivent de près les recherches et communiquent régulièrement sur le sujet. Il est aussi à noter que des problèmes d’hybridation sont également observés entre E. cisalpinus et E. lucius, en Italie, et mènent également à une reconsidération des actions de repeuplement en brochet.

Brochet aquitain en France
Détail du museau chez deux juvéniles de E. lucius et E. aquitanicus. On voit nettement que le museau d’E. aquitanicus est plus court.

Certains d’entre vous se poseront peut-être la question de la « légitimité » de ces descriptions d’espèces : si elles peuvent se croiser et donner des hybrides biologiquement viables, ne serait-ce pas, tout simplement, des « souches » d’une même espèce ? En vérité, il faut garder à l’esprit que chez les poissons, des espèces parfois très différentes comme la brème commune (Abramis brama) ou le gardon commun (Rutilus rutilus), ou encore le hotu (Chondrostoma nasus) et le toxostome (Parachondrostoma toxostoma), peuvent s’hybrider et engendrer des hybrides fertiles. Ce phénomène est d’ailleurs bien connu au sein du genre Esox, entre espèces qui ne font pas débat – E. lucius et E. reichertii, par exemple. Ces nouvelles espèces de brochet ont été décrites « dans les règles » – génétique ET morphologie à l’appui. Par ailleurs, aucun débat sur leur légitimité n’est apparu, contrairement aux nombreuses espèces de truites du genre Salmo en Europe, décrites uniquement sur la base de la morphologie. Elles ont donc toutes les raisons d’être considérées comme valides, et il n’y a à ce jour aucune raison valable de remettre en question l’existence de E. cisalpinus et E. aquitanicus en tant qu’espèces pleinement admises en tant que telles.

Bibliographie

  • 1 – UICN 2019 – Liste rouge des poissons d’eau douce de France métropolitaine 2019. UICN France.
  • 2 – Maes G. E., Van Houdt J. K. J., De Charleroy D., et al, 2003 – Indications for a recent Holarcticexpansion of pike based on a preliminary study of mtDNA variation. Journal of Fish Biology, vol. 63, n° 1, p254-259.
  • 3 – Nicod J.C., Wang Y. Z., Excoffier L., et al, 2004 – Low levels of mitochondrial DNA variation among central and southern European Esox lucius populations. Journal of Fish Biology, vol. 64, no 5, p1442-1449.
  • 4 – Launey S., Morin J., Mminery S., et al., 2006 – Microsatellite genetic variation reveals extensive introgression between wild and introduced stocks, and a new evolutionary unit in French pike Esox lucius L. Journal of Fish Biology, vol. 68, n° SB, p193-216.
  • 5 – Lucentini, L., Palomba, A., Lancioni, H., Gigliarelli, L., Natali, M., & Panara, F., 2006 – Microsatellite polymorphism in Italian populations of northern pike (Esox lucius L.). Fisheries Research, 80(2), p251-262.
  • 6 – BIANCO, P. G. et DELMASTRO, G. B. Recenti novità tassonomiche riguardanti i pesci d’acqua dolce autoctoni in Italia e descrizione di una nuova specie di luccio. IGF Publishing, 2011.
  • 7 – Lucentini L., Piletti M.E., Ricciolini C., Gigliarelli L., Fontaneto D., Lanfaloni L., Bilo F., Natali M., Panara M., 2011 – Molecular and Phenotypic Evidence of a New Species of Genus Esox (Esocidae, Esociformes, Actinopterygii): The Southern Pike, Esox flaviae. PLoS One 6, e25218.
  • 8 – Denys G., Dettaï A., Persat H., et al., 2014 – Morphological and molecular evidence of three species of pikes Esox spp.(Actinopterygii, Esocidae) in France, including the description of a new species. Comptes rendus biologies, vol. 337, n° 9, p. 521-534.
  • Infos E. aquitanicus Tarn : https://www.pechetarn.fr/detail-actualites.php?actu_id=144
  • Infos E. aquitanicus Gironde : https://www.peche33.com/2018/07/nouvelles-brochet-aquitain/

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