Au delà de la porte des étoiles

Par Emmanuelle Jacquot

La rivière a des allures de fleuve indomptable. Elle vomit boue et détritus, gronde sa colère, marron de rage, fonçant aveuglément, débordante de fureur… Nous battons en retraite, face à un tel déchaînement. Et nous replions au travers des buissons, à la recherche d’un lieu plus paisible à pêcher. Nous nous frayons, tant bien que mal, un chemin, dans un fatras de ronces, de roseaux, de jeunes herbes prétentieuses, et de vieux arbres martyrisés par les crues successives. C’est ainsi que nous passons sous une branche s’arc-boutant jusqu’au sol, telle la porte des étoiles. Je forme le vœu secret qu’elle nous mène vers un autre monde à la recherche des truites. Et serai bientôt exaucée.

 

A la recherche du bonheur

recit-peche-nature-03Nous parvenons au bord d’un ruisselet à l’eau claire. La rivière tonne toujours à quelques pas. Nous nous interrogeons sur le bien-fondé de le suivre quand un autochtone apparaît, curieusement affublé d’un tricotin géant en guise de ceinture. Mon guide et lui, échangent quelques mots dans le dialecte pêcheur, auquel je n’entend rien. Je salue poliment le départ du personnage, orné d’un superbe couvre-chef. (Sans doute une sorte de Chaman?) Et, nous poursuivons notre nouvel itinéraire. Mon éclaireur m’explique, qu’il est vain de vouloir tenter notre chance, là où notre prédécesseur a déjà œuvré, mais qu’il y aurait malgré tout, matière à pêcher, en poussant jusqu’à un embranchement qui n’avait pas été emprunté…

 

Au premier tournant, le ruisseau se transforme en un long chemin calme, sans une ride. Mais pas stagnant, non ! La transparence de ses eaux, forme un contraste saisissant avec l’Ain dont le son s’estompe au loin. On voit au fond, du sable clair, quelques cailloux blancs, et des herbiers, comme si, en tendant la main on pouvait les saisir. Pourtant il doit bien y avoir, 1 m de profondeur. Seuls les plantes aquatiques colorent de quelques reflets émeraudes, la limpidité ambiante. La végétation alentours est si luxuriante, que j’ai tout de suite le sentiment, d’un lieu vierge, hormis, un étroit passage entre les hautes herbes, laissé par celui que nous avons croisé. Certainement une résurgence, dit le maître.

 

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Aucun insecte, aucun alevin, pas de grenouille, rien. Cet endroit serait-il dépourvu de vie?
Et tout à coup, on le voit, au milieu du lit, parfaitement immobile et indifférent à notre présence. Son long bec révèle son espèce : un brochet d’au moins 60 cm. Et cela a quelque chose d’insolite, de pouvoir observer cet animal, d’ordinaire farouche, dans ce désert limpide. Avec si peu de nourriture apparente, je me dis qu’il crie sûrement famine, et qu’il va se jeter sur nos leurres. Mais, au premier lancé, il n’a aucune réaction. Au deuxième, il recule de quelques centimètres, gêné par le passage. Au troisième, face à un poisson nageur bruiteur, il prend la poudre d’escampette! Ce comportement me parait aberrant : Pourquoi, cette bête ne s’effraie pas à notre vue, et s’enfuit devant notre appât? Précisément parce qu’il nous a vu, me répond le chef : Il est en alerte, ne cèdera son terrain que s’il y est contraint, mais pas d’humeur à se laisser distraire.

 

Mission commando

Alors nous poursuivons notre route jusqu’à l’embranchement indiqué. Là, nous optons pour le côté le plus sauvage, moins fréquenté? Les herbes finissent par envahir tout le plan d’eau. Sa largeur rétrécit jusqu’à moins de 2 m au lieu de 4 environ au départ. La profondeur également, s’amoindrit jusqu’à atteindre une petite quarantaine de cm. L’instructeur craint ne plus trouver de poisson dans une zone si peu profonde et quasi marécageuse. Nous nous apprêtons alors à trouver un passage pour traverser et atteindre l’autre bras. Quand on le découvre, quasiment aussi gros que le précédent, et toujours au garde à vous, en plein dans le lit du cours d’eau. J’espère un court instant qu’il ne nous a pas vu. Aucun frémissement d’écaille ne m’en donne l’impression. Je tente une fois, deux fois. Et tandis que le brochet s’évade, un ragondin bondit sur mon leurre, à mes pieds! En un quart de seconde, il m’aperçoit, renonce, et replonge. Tant mieux! J’aurai fait quoi, moi avec un rat au bout de ma ligne? Je ne sais pas si vous avez déjà vu les incisives de près, de cette bestiole? 5/6 cm bien aiguisées, je vous laisse le soin de me le décrocher. Mais c’est quoi ce pays de fou, où les poissons nous snobent et les ragondins nous attaquent? Le sage dit qu’étant donné le peu d’aliments visibles, le rongeur qui lui, ne nous avait pas vu, a voulu profiter de notre opportunité offerte.

 

Le fond blanc et sableux est remplacé par de la vase, où j’ai peur de m’enliser. En cherchant du regard un endroit propice pour franchir la rivière, on découvre une barrière assez basse, anciennement électrifiée qui perce de part en part, notre point d’eau, pour s’enfoncer de chaque côté dans une forêt dense. Insolite, cet élément de civilisation au centre d’un coin perdu. Je cherche du regard un panneau, un pâturage, du bétail, en vain. L’expert pense à un poney club d’été. Mais je reste dubitative. Je vois mal des demi chevaux paîtrent au milieu des arbres.

 

recit-peche-nature-05Non équipée de cuissardes, contrairement à mon initiateur, je finis par chevaucher un tronc mort pour enfin gagner l’autre rive. Et là, je prends une suée froide, en me rendant compte que si je glisse ou chute, je risque de me faire très mal dans si peu d’eau, à environ 1 m 50 de haut. Je contrôle ma respiration trop courte, j’essaie de maîtriser la panique qui me gagne, ne surtout pas tourner de l’œil, ce n’est pas le moment d’avoir ses vapeurs. Je décide de prendre mon temps, plutôt que de céder à l’affolement. Et ça passe! Pff, j’ai transpiré là. Pas par l’effort mais par la trouille.

 

 

Le fil d’Ariane

recit-peche-nature-01On court presque pour arriver à l’embranchement, et pêcher enfin. Là, un fil d’Ariane, parcours toute une rive, à hauteur de buissons, comme pour délimiter un côté. Pour qui, pour quoi? Mon sherpa pense à un pêcheur maladroit. Mais le lien longe l’endroit sur un bon kilomètre. Bizarre. On continue de trouver des brochets de toutes les tailles, qui tous refuseront nos offrandes. Il faut dire, que surplombant, le lit, nous sommes découverts bien avant de les avoir repérés… Aucune chance dans une eau aussi pure. Et toujours aucune trace du moindre poisson fourrage. Mais de quoi se nourrissent-ils? De grenouille, me répond, mon compagnon. – Mais, tu en as vu, toi? – Il y a en sûrement dans un tel lieu ! Comme pour étayer ses paroles, un cri plutôt lugubre se fait entendre. C’était quoi, ça? – Une grenouille! Je le regarde, sceptique. Je ne trouve pas que cela ressemble à l’appel d’un batracien. Mais je garde ma réflexion pour moi.

Concentrée à tirer sur le fil qui balise la rive, que j’arrive à casser à intervalle régulier, sans qu’il ne libère de secret, je le perds de vue un instant. Quand je me redresse, je ne le vois plus. Et j’ai peur à nouveau. Et s’il avait disparu, me laissant seule, dans cet endroit désolé? Si la porte des étoiles l’avait emporté ailleurs? Inquiète, je l’appelle, sans doute, un peu fort. Il rapplique rapidement, pensant que j’ai enfin une prise et est furieux d’avoir été dérangé pour rien…

On veut rentrer, mais comme il faut changer de berge à nouveau, il me porte sur son dos. Et comme on est plus des gamins, et que je ne suis pas spécialement un poids plume, c’est un moment de fou rire.
On pêche encore, pour la forme, mais on sait, à présent, qu’on ne peut berner les habitants de ses eaux trop claires. Les seuls à mordiller rageusement nos leurres souples sont de minis brochets de 10/15 cm, sortis d’herbiers, à toutes vitesses et rentrés aussi sec! Nous laissant médusés par tant de prétention et d’audace!

Enfin, j’aperçois au loin, un couple de? Je ne sais pas trop, ça ressemble à des canards, mais c’est blanc comme des cygnes, avec un bec rouge flamboyant. Ils dérivent sur la rivière, se laissant porter par le faible courant. De temps à autre, l’un plonge le cul en l’air, pour chercher pitance dans l’eau. En approchant, j’aperçois un peu de noir et de marron sur leur plumage. Je commets l’erreur, d’interpeller l’homme pour qu’il les photographie. Ils m’ont entendue, et s’envolent aussi sec, passant juste au dessus de nos têtes. Plus grands qu’un col vert, beaucoup de blanc et un bec très rouge, sans un cri. Très curieux. Monsieur aussi, peine à les identifier. Sans doute échappés du parc des oiseaux? Suggère t-il.

Une dernière découverte m’attend à mes pieds : un ossement, de type avant-bras. Pour identifier le type d’animal auquel il a appartenu, je l’observe de plus près et…Vois, Ô stupeur! Un troisième os relié à l’articulation??? Cubitus, radius, et le troisième ? Le saint esprit? Toute excitée, je le hèle à nouveau pour lui faire part de ma trouvaille dans le domaine de l’étrange, venu d’ailleurs. Et là, il me dit, stoïque : Oui, une aile repliée!

 

 

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